Noir et blanc photo­gra­phique

Noir et blanc photo­gra­phique

J’ai entendu tout et son contraire sur le noir et blanc, qu’il est beau­coup plus diffi­cile à gérer car la lumière et les contrastes ne pardonnent aucune erreur, et inver­se­ment qu’il est plus simple car on s’oc­cupe de deux compo­santes en moins : la couleur et la diver­sité des sources lumi­neuses.

La compo­sante qui m’in­trigue le plus c’est le sens qu’on y attache, moi le premier. Inva­ria­ble­ment, certains sujets ne se conçoivent qu’en noir et blanc, d’autres qu’en couleurs.

Est-ce un exer­cice de style ? Plus son auteur cherche l’ar­tis­tique ou l’aca­dé­mique, plus la photo a tendance a passer en noir et blanc.

Je n’ex­clue pas l’idée d’un simple mimé­tisme acadé­mique, parce que certains sujets sont trai­tés ainsi dans les modèles qu’on nous présente, mais je doute qu’il y ait unique­ment ça.

C’est parti­cu­liè­re­ment vrai sur les portraits et quasi­ment obli­ga­toire sur du nu. La même image en couleur peut faci­le­ment donner l’im­pres­sion de gratuit ou de vulgaire. La même pose, en chair sans appa­reil photo et on détourne le regard.

Le noir et blanc semble une façon d’ou­blier le sujet, de s’en déta­cher, de prendre du recul pour penser autre­ment, oublier qu’il s’agit de personnes ou de nudité pour parler d’un concept abstrait « artis­tique », même si au final rien ne change.

C’est fina­le­ment très hypo­crite, mais je ne suis pas diffé­rent.

Qu’est-ce qui vous fait passer en noir et blanc ? pourquoi ? Quelles émotions changent quand vous choi­sis­sez un rendu plutôt que l’autre pour la même photo ?

Photo d’en­tête sous licence CC BY-ND par Florian


6 réponses à “Noir et blanc photo­gra­phique”

  1. Plutôt que de réaliser une opposition noir et blanc, couleurs, j’ai tendance à rechercher un rendu de la photographie, ce qui peut être une accentuation de couleurs, un traitement partiel des couleurs, un filtre, une altération, etc.

    Donc en déplaçant le débat de la couleur vers le travail de rendu, tu définis mieux le choix de ce que tu veux communiquer (sujet et style).

    Il y a un autre élément pour les photographes amateurs. Le noir et blanc (ou plutôt valeurs de gris ;) ) est plus accessible économiquement et techniquement parlant. Travailler un tirage sous l’agrandisseur en couleur est beaucoup plus complexe que le même en noir et blanc. Donc il y a peut-être aussi un héritage culturel socio-économique dans ces discussions.

    Le numérique bouleverse un peu tout cela en rendant beaucoup plus accessible les outils de rendu, post-traitement, modifications. Ils permettent aux individus un plus grand champ d’exploration et d’expérimentation. Avec tout élargissement, vient aussi le regret de l’élite, les horreurs de certaines pratiques et des changements esthétiques créés par la culture POP (aka populaire ou de masse).

    L’important dans tout cela, l’expression et la recherche, le critère artistique étant défini par la démarche et la réception d’un groupe de pairs de toutes façons. :)

  2. J’allais faire la même réponse que Karl pour l’aspect financier et l’autonomie du photographe sur le tirage argentique :-)
    Pour avoir travaillé autrefois en laboratoire noir & blanc (grand public, et avant l’ère numérique), je confirme qu’existait déjà cette idée que « la photo de nu, c’est en noir & blanc », sans doute plus dans l’esprit des photographes amateurs qu’ailleurs.
    Notons qu’à l’arrivée du Polaroïd, la photo de l’intime en couleur a pris une autre direction, justement parce que le Polaroïd ne nécessite pas de passer par un laboratoire pouvant éventuellement mettre mal à l’aise le photographe.
    La couleur s’approchant d’une certaine façon plus de la perception réelle, rend inacceptable la vision de certaines choses : le rendu réel de la peau, ses inégalités.
    Ce « débat » n&b/couleur existe aussi en reportage, peut-être d’ailleurs pour les mêmes raisons.
    Le rapport à l’académisme trouve en partie sa source à l’époque ou la photographie n’était pas encore considérée comme un Art mais comme un simple moyen technique de reproduction du réel. Pour se faire accepter comme Art, la photo a mimé le dessin et la peinture, dans les poses, le rendu graphique, les sujets ; c’est ce qu’on a appelé le courant pictorialiste. Certaines photo de nu actuelles font, sans le savoir, écho à cette partie de l’histoire.
    Note : pour la complexité des lumières en n&b/couleur, pour moi elle reste la même. Seule différence éventuellement : la multiplicité des sources avec diverses température de couleur.

  3. > Qu’est-ce qui vous fait passer en noir et blanc ? pourquoi ? Quelles émotions changent quand vous choi­sis­sez un rendu plutôt que l’autre pour la même photo ?

    Tu décris ici ce qui se passe après la prise de vue (basculer une même image en NB ou couleur). Pour moi, à ce stade, ce n’est plus un travail aussi intéressant. L’émotion est ressentie à la prise de vue surtout, et à ce stade je suis déjà dans une humeur « couleur » ou une humeur « noir & blanc ». Le travail du labo va être de reporter cette émotion initiale sur l’image finale, par interprétation du négatif/RAW (enfin ça, c’est la manière classique, et elle est déjà pas mal difficile). A la prise de vue, penser « noir & blanc mais je me garde un RAW des fois que l’image soit mieux en couleur on sait jamais », dénote une absence de choix, donc risque de ne produire qu’une image « molle » et indécise (mais psychologiquement un bel évitement de toute frustration, échec de l’image loupée, etc.) Or photographier c’est faire des choix, de sensibilité, de cadrage, de format, de moment, etc. (et donc prendre certains risques psychologiquement parlant aussi).
    Le marketing arrive plutôt bien à nous vendre ce « filet de sécurité » qui fait qu’on pourra toujours revenir en arrière avec le RAW, mais ça, c’est juste pour nous vendre leur matos.

    Bref, tout ça pour dire que couleur et noir & blanc sont tout aussi intéressants l’un que l’autre mais qu’il faut les travailler dès la prise de vue, avec l’œil nu, et avoir une intention dès ce moment-là, faire des choix. Le retravail en post-prod’ comme on dit aujourd’hui, bof.

    > Qu’est-ce qui vous fait passer en noir et blanc ?
    L’émotion à la prise de vue, l’état d’esprit du moment.
    > Pourquoi ?
    ça ne s’explique pas.
    > Quelles émotions changent quand vous choi­sis­sez un rendu plutôt que l’autre pour la même photo ?
    J’assimile ça à du rattrapage d’image la plupart du temps. C’est un travail d’interprétation de toute façon. Quant à savoir quelles émotions changent, je m’en fiche un peu, ça fonctionne ou pas.

    • Pour être direct, quand je parlais de passer en noir et blanc, j’avais en tête le réglage avant prise de vue. Là c’est toi qui projette tes propres rejets en parlant de post prod.

      Maintenant j’avoue que je suis en désaccord quand même. « la photographie c’est… » me semble une phrase trop affirmative quoi que tu mettes ensuite. C’est bien ce que chacun en fera et si pour toi le choix est important, peut être qu’il ne l’est pas pour d’autres. Si pour toi ce choix ce fait forcément avant prise de vue, ce n’est pas le cas pour d’autres. Même du temps de l’argentique, une très grosse partie du rendu s’est toujours fait au développement d’ailleurs.
      Si certains réglages sont historiquement faits au déclenchement, c’est juste une contrainte matérielle historique que je n’ai aucune raison de graver dans le marbre. Je vois d’ailleurs d’un très bon oeil la technologie qui nous permettra de reporter le réglage de mise au point au post traitement. Ça donne un outil de plus pour faire d’autres choses, ou autrement.
      On ne fait pas du web comme on faisait des livres chez les moines copistes, je ne vois aucune raison de m’imposer à faire les choix de la même façon qu’en argentique (même si en pratique, de ne mon utilisation, mon post-traitement se résume généralement à jouer sur les luminosité et contrastes, ce qui se faisait déjà au développement chimique). Je me moque de savoir si X l’a fait avant ou après déclenchement. Je n’ai pas la prétention d’affirmer que c’est plus ou moins bien, ça relève de son propre travail, de son approche, de comment il voit et fait les choses.

      Bref, savoir quelles émotions changent, l’idée c’est bien justement de savoir si tu declenches en noir et blanc pour obtenir quelque chose de spécifique (sauf si tu ne fais que du noir et blanc, mais même là le « pourquoi » reste intéressant). Faire un choix c’est bien de savoir pourquoi on le fait, même si la réponse est « par curiosité ». Sinon ce n’est plus vraiment un choix d’ailleurs. Tu parles d’intention, et c’est bien ce dont je parle aussi (peut être sans l’exprimer correctement)

      Le « ça ne s’explique pas » semble ta réponse. Je respecte, mais j’avoue que ça ne me satisfait guère au niveau prise de recul sur mon propre travail.

    • Arf ! à lire ta réponse je pense que mon ton était sans doute un peu sec :-)

      Je maintiens le « ça ne s’explique pas », à la prise de vue, ou si confusément, ou si inconsciemment. La prise de vue que je pratique (que nombreux pratiquent dans les champs photographiques qui m’intéressent) relève de la sensation sur l’instant. Je déclenche parce que je suis ému par quelques chose, une lumière, un « truc », et je ne sais pas toujours quoi. La réflexion vient plus tard, à l’editing, la planche-contact, au labo, argentique ou numérique.
      Souvent je constate que j’ai photographié un « cliché » du genre, sans intérêt. Je l’oubli et me promet de ne plus me laisser avoir la fois suivante.

      > « la photographie c’est… »
      Ne me fait pas dire ce que je n’ai pas dit. La photographie recouvre trop de champs, de pratiques, d’usages pour la réduire à une définition. Ce que j’ai écrit est « photographier c’est faire des choix ». Si je complète ma phrase pour être plus explicite, je dirais : « avec les moyens que la photographie propose », moyens qui varient selon les époques : invention de la couleur, du flash, des émulsions sur acétate, des appareils miniatures 24×36, du numérique et bientôt de la mise au point variable comme tu le soulignes. Mais après, on peut bien se ficher de tout cela et utiliser un appareil photo pour faire des images, les découper, faire des photo-montages, les photoshoper, c’est sûr, « ça utilise » l’appareil photographique, mais ça n’a plus rien à voir avec les spécificités initiales du medium photographique.

      > Même du temps de l’argentique, une très grosse partie du rendu s’est toujours fait au développement d’ailleurs.
      Je ne contredis pas cela car précisément on parle d’interprétation du négatif (ou du RAW aujourd’hui). Toutefois, le champ d’interprétation est fortement dépendant des choix à la prise de vue, même en numérique, sinon on est dans le rattrapage de prise de vue loupée, ce n’est plus de l’interprétation, c’est du sauvetage.

      > « Si certains réglages sont historiquement faits au déclenchement, c’est juste une contrainte matérielle historique que je n’ai aucune raison de graver dans le marbre »
      Il n’y a rien à graver dans le marbre, c’est juste que les contraintes techniques (le champs des possibles si on voulait une formulation positive) sont ce qu’elles sont et définissent ainsi le moyen d’expression : lumière, vitesse, sensibilité, ouverture, mise au point, format, instant, réel, reproductibilité.

      Et pour tout le reste que je ne partage pas assez clairement par écrit, il nous faut prendre un verre, sortir les images et parler dessus :-) Car bon, sans images, on reste à parler dans le vide.

  4. Et pour parler concrètement, à partir de ma dernière image publiée, prise fin de semaine dernière : http://emmanuel.clement.free.fr/public/2014/liseuses.jpg
    La couleur n’apportait rien d’intéressant et détournait sans doute l’attention sur l’essentiel : contraste et dessin des ombres et des personnages. Et par ailleurs j’ai à peine pensé à cela car j’ai vu l’image en noir et blanc directement, sans réfléchir. Il valait mieux : la seconde suivante les jeunes filles avaient changé leurs positions et plus rien n’était là.

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