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Ninja Squad : Bilan des ventes de l’ebook Angu­larJS

On m’a montré le retour de Ninja Squad concer­nant leur ebook sur Angu­larJS.

Premier retour : Bravo. J’ai étudié la possi­bi­lité de faire quelque chose de simi­laire, et je saute­rai proba­ble­ment le pas si j’écris un nouveau livre. Ils l’ont fait, l’ex­pé­rience a été posi­tive pour eux, et ils ont eu une rému­né­ra­tion non négli­geable. Bref, bravo.

Très heureux de voir aussi que les lecteurs sont prêts à soute­nir l’ini­tia­tive, et pas payer le prix plan­cher à chaque fois. Ça commence à être connu sur les humble bundle, mais c’est agréable à chaque fois qu’on le confirme.

Main­te­nant vu qu’on m’a pointé le billet, ça vaut le coup de démon­ter tout le discours parce que ça va induire trop de monde en erreur.

Tout d’abord le prix libre

Tous les auteurs ne se seraient pas mis à risque ainsi. Ils l’ont fait, bien fait, avec succès. Bravo.

carac­té­ris­tique notable qui n’aura échappé à personne : il est vendu à prix libre

Aïe, c’est illé­gal.

En France, le prix la loi impose de fixer un prix pour le livre, et il est inter­dit de vendre à un autre prix (c’est un peu plus complexe que ça sur des cas parti­cu­liers mais on peut s’ar­rê­ter à ça concer­nant notre exemple).

Diffi­cile du coup de recom­man­der l’ini­tia­tive de Ninja Squad.

J’avais exploré un peu le sujet. Le don est quasi­ment exclu dans ce cas. Une possi­bi­lité est de faire plusieurs éditions à des prix éche­lonné sur la four­chette probable, avec du contenu légè­re­ment diffé­rent (images supplé­men­taires, préface en plus, formats en plus, couver­ture de couleur diffé­rente, etc.). Une autre serait de vendre en bundle un dessin, un auto­graphe, enfin quelque chose qui lui serait à prix libre à côté du livre à prix plan­cher fixe.

Ça reste de toutes façons très arti­fi­ciel et je ne garan­tis pas l’idée inat­taquable juri­dique­ment.

Ensuite les reve­nus

4000 € HT ce n’est pas rien. Il y a plein d’au­teurs qui effec­ti­ve­ment gagnent moins que ça. Bref, encore une fois bravo.

on a fait 4300 visi­teurs unique, et 395 ventes pour un total de plus de 3900€ HT

Atten­tion tout de même, ici on ne parle pas de gain « auteur » mais de gain « entre­prise ». Quand l’édi­teur vous verse 4000 €, il ne reste que l’im­pôt sur le revenu à payer. Ici c’est la struc­ture qu’ils ont choisi qui encaisse. Il faut payer l’im­pôt sur les socié­tés, et proba­ble­ment des charges et coti­sa­tions avant que ça arrive dans la poche de l’au­teur. Dans le meilleur des cas (auto-entre­pre­neur) c’est 20% forfai­taires envi­ron. Il ne reste donc au mieux que 3200 € en réalité.

D’un autre côté ils ont facturé à 20% de TVA, et je ne comprends pas du tout pourquoi. Le livre, y compris numé­rique, c’est une TVA à 5%. Ils ont donné 15 points de marge à l’État, gratui­te­ment, au lieu de les garder pour eux. Bref, ils ont eux 3 200 € en poche mais avec le bon taux de TVA ça aurait effec­ti­ve­ment pu être dans les 4 000 €.

Mora­lité : des auteurs recon­nus, sortant un livre de réfé­rence sur des tech­no­lo­gies univer­sel­le­ment utili­sées, n’ont pas gagné plus d’argent que nous avec ce modeste livre vendu par nous-même dans des propor­tions infi­ni­ment plus faibles.

Foutaises !

Toutes propor­tions gardées parce que j’ai publié en papier, mais mon gain total sur mon premier livre, donc avant que je ne sois connu, a proba­ble­ment été d’en­vi­ron 40 000 € au total. On était deux, donc le gain du livre était de l’ordre de 80 000 €. C’est quand même autre chose que 4 000 €.

Ce n’est pas à chaque fois, rare­ment autant, et on pourra trou­ver plein de contre-exemples, mais de là à dire qu’un auteur connu gagne moins de 5 000 € sur un livre réfé­rence, il y a un pas que je ne fran­chi­rai juste pas.

Et par rapport à un éditeur ?

Pour la rému­né­ra­tion, c’est simple : l’au­teur touche 8/10/12% du prix… EDITEUR !!! Donc, mon livre est à 49$, prix éditeur 22$ et moi je touche 2.2$

Foutaises !

L’his­toire rappor­tée par le billet de Ninja Squad est certai­ne­ment vraie, mais elle est loin d’être la norme, pas en France tout du moins.

Si en France on parle bien de 8, 10 ou 12% pour l’au­teur, on parle d’un pour­cen­tage sur le prix de vente public HT, pas du prix éditeur. La diffé­rence est juste du simple au double.

Du coup, sur un bouquin tech­nique, souvent au delà de 20€, avec une TVA à 5%, c’est quasi­ment toujours au moins 2 € par livre et non 1 € comme indiqué dans le billet.

En numé­rique c’est encore plus déli­cat vu qu’outre atlan­tique – puisque l’au­teur cité a publié là bas – et avec un éditeur clas­sique, il n’est pas anor­mal d’avoir une commis­sion doublée sur les ventes numé­riques. Les éditeurs tech­niques pur numé­riques vont même jusqu’à 50% (PragP­rog par exemple).

le suivi est misé­reux, la relec­ture quasi inexis­tante et les contraintes multiples

Je ne peux que racon­ter mon expé­rience : Ça n’a pas empê­ché de multiples coquilles et quelques ratés de maquet­tage, mais j’ai eu une relec­ture non tech­nique à chaque édition. Je me rappelle parti­cu­liè­re­ment la première, rela­ti­ve­ment poin­tilleuse, y compris sur la typo­gra­phie et ce malgré un nombre de pages impres­sion­nant et de multiples allers-retours.

Côté relec­ture tech­nique ils se sont simple­ment assu­rés que c’était sérieux et que nous avions des gens pour ça. Je crois qu’ils nous ont proposé des contacts pour ça au moins pour une édition. Je n’ima­gi­nais de toutes façons pas qu’ils aient un expert tech­nique de chaque sujet en interne, mais ils ont fait leur boulot.

Je ne me rappelle pas de contraintes parti­cu­lières mis à part l’im­pres­sion papier en noir et blanc, pas dues à l’édi­teur en tout cas. On leur a pour­tant parfois demandé des choses « anor­males ».

Par contre j’ai du du suivi, des coups de pieds au fesse quand il fallait pour que ça avance, des commen­taires sur le sommaire avant de prendre une mauvaise direc­tion. Rien de fantas­ma­go­rique, mais ils étaient là. Merci Muriel et Karine (entre autres).

nous ne voyons pas l’in­té­rêt de passer par le circuit tradi­tion­nel de l’édi­tion

Je ne dis pas que passer par un éditeur est forcé­ment une bonne idée. Devoir aban­don­ner ses droits pour sa vie, et même 70 ans après sa mort, ça me bloque sérieu­se­ment désor­mais.

Pour du pur numé­rique, il y a large­ment de quoi se poser la ques­tion. J’au­rais tendance à privi­lé­gier l’auto-publi­ca­tion. Pour un livre qui aurait un volume de vente signi­fi­ca­tif en papier, ou si vous privi­lé­giez la diffu­sion et le béné­fice d’image à la rému­né­ra­tion, l’édi­teur a en revanche une carte à jouer (assu­rez-vous qu’il la joue, il peut aussi ne quasi­ment rien faire si on ne le chal­lenge pas, comme n’im­porte quel four­nis­seur).

Et même si rien n’est fait exac­te­ment comme nous on l’au­rait fait, l’édi­teur qui se charge du choix des polices, du maquet­tage, de l’en­voi sur les réseaux de vente, de la collecte des ventes, du dépôt légal, des décla­ra­tions fisca­les… ce n’est pas rien non plus. En tous cas ce n’est pas aussi noir que décrit.

Ça n’em­pê­chera de toutes façons pas de faire sa propre landing page, son marke­ting, et tout ce que Ninja Squad a pu faire comme commu­ni­ca­tion autour de leur livre.

Photo d’en­tête sous licence CC BY-NC-ND par Luca Rossato

5 réponses sur « Ninja Squad : Bilan des ventes de l’ebook Angu­larJS »

Passionnant sujet, Eric. Merci d’avoir partagé ton expérience.

Je suis moi-même très tenté par l’auto-édition sur des thématiques similaires (développement web) et ton billet m’aide à consolider la réflexion.

Au-delà de la liberté et d’un pourcentage des gains plus important, je vois aussi dans l’auto-édition plus de flexibilité quant au mode de publication (publié en plusieurs fois, par « petits morceaux », par exemple – certains éditeurs US le font déjà avec les « MEAP ») et quant aux supports (le numérique voire le « en ligne » permettent l’inclusion d’éléments interactifs, de vidéos…).

Mais comme tu l’as souligné, on perd aussi en visibilité et en cadrage du boulot.

Affaire à suivre.

Vincent

Merci pour ta réponse Eric.

Pour préciser :
– le prix libre et la TVA : tu as tout à fait raison, c’est pour cela que nous avons consulté notre cabinet juridique et comptable pour en arriver à cette conclusion : ne vendons pas réellement un livre (pas d’ISBN officiel), appelle ça comme tu veux, un bien, ou un support de formation par exemple, donc nous n’avons pas la TVA du livre, ni le prix unique. Mais comme tu dis, c’est probablement très faillible juridiquement. Disons qu’on aime suffisamment l’idée de promouvoir ce mouvement pour l’essayer et aider une assoc qui nous plaît.
– les revenus : comme tu dis, 4000€ c’est relativement négligeable, dans un métier ou tu gagnes ça en une semaine de facturation. MAIS, c’est un énorme surprise pour nous, alors que nous ne sommes pas très connus, que nous n’avons pas de légitimité particulière, que nous ne demandons pas 40€ par exemplaire et ça en 3 semaines. On aurait très bien pu fixer un prix et probablement gagner plus, mais tu commences à voir que ce n’est pas vraiment notre démarche.
Pour les chiffres cités par les personnes interrogées, je leur fais confiance et ce qui est intéressant c’est qu’ils ont écrit des bouquins sur des sujets connus ou de niche, en étant très connus ou comme nous quasiment pas. Et en arrivent tous à la même conclusion. Tous les auteurs de bouquins techniques que l’on connaît sont très très très loin d’avoir gagné autant que toi. Je te félicite, et j’aimerais d’ailleurs en savoir plus : combien d’exemplaires vendus, sur combien de temps, pour combien de temps de rédaction et quelle marge sur le prix de vente ? Bien sûr, il y a des chiffres comme les tiens, notamment chez les auteurs anglophones, qui ont même gagné beaucoup, beaucoup plus. Mais on est d’accord qu’en France tu es plus l’exception que la règle, non ? Ce serait dommage que notre billet sonne comme un découragement aux auteurs, alors qu’au contraire il prouve qu’il est possible de trouver un écho par ses propres moyens, même modeste, auprès de nos communautés.

En tout cas, merci pour ton retour.

Cédric, pour la team NinjaSquad

Je réponds vite par téléphone en attendant de répondre plus longuement : ne l’interpetez surtout pas comme une volonté de décourager, au contraire. Ce que vous avez fait est une superbe initiative, qui de plus à réussi selon vos critères. Il en faut bien plus et je suis le premier à déplorer que la loi sur le prix unique empêche ces initiatives.

Avec un vrai clavier désormais. J’ai ponctué de bravos justement pour bien signifier que c’est mon sentiment général. Je suis très content pour vous, et vous souhaite de continuer.

J’ai des problèmes avec le billet ayant accompagné l’initiative mais je salue ce que vous avez fait, vous encourage pour cela, et regrette que la loi ne le facilite pas.

Il en va de même pour l’auto-publication. Au moins pour la publication pur numérique de livres techniques à petit tirage, c’est un choix très sensé.

Pour ce qui est de la qualification de livre numérique, l’ebook est associé au livre par la loi, contrairement au régime de service qui prévalait avant. La définition ne permet pas d’opter ou de ne pas opter pour le régime, il est imposé. La définition peut être trouvée sur http://vosdroits.service-public.fr/professionnels-entreprises/F22764.xhtml et http://www.legifrance.gouv.fr/affichTexte.do?cidTexte=JORFTEXT000024079563

Par contre, soyons aussi clairs : Il n’y a aucune chance qui quiconque vous cherche sérieusement des noises à ce sujet, pas pour de tels volumes.

Pour les revenus en fait il y a deux réponses : 4000 € c’est à la fois beaucoup (énormément d’auteurs ne gagnent pas grand chose) et rien (pour des auteurs connus sur un sujet porteur, 4000 € ça ne représente pas grand chose).

Je suis incapable de dire si votre livre aurait pu faire plus une fois édité de façon plus classique. Je note de l’acheter pour pouvoir me faire un avis :) Le sujet est toutefois porteur et si vous avez 500 ventes en direct à ces tarifs, c’est probablement que vous avez la légitimité qui va avec même si humblement vous pensez le contraire.

De mon côté, pour répondre à la question : j’ai du faire un peu plus de 25 000 exemplaires depuis 2004, rémunéré à 10% (répartis sur deux auteurs). Le prix a varié en fonction du temps. Je n’ai pas vérifié sur les couvertures mais ça doit être entre 30 et 45 euros suivant les éditions.

Oui je suis nettement plus l’exception que la règle, mais j’en connais tout de même plus d’un qui ont bien dépassé les 10 000 € en France (aux US il y a largement de quoi tirer des vrais salaires si le bouquin tourne bien)

Côté rédaction, malgré les chiffres que j’annonce, j’ai longtemps déclaré que si c’était pour le côté financier, j’aurais mieux fait de bosser au Mac Do. Ce n’est plus vrai mais la rédaction a du nécessiter un an et demi, pendant lesquels j’étais probablement six mois à plein temps et le reste tous mes soirs, week-ends, voire mes nuits. Tout ça est à multiplier par deux auteurs.
Par la suite nous avons mis à jour régulièrement pendant 4 éditions, généralement des mises à jour très conséquentes (le bouquin fait entre 600 et 800 pages, nous réécrivions des chapitres entiers). Les deux dernières éditions nous avons eu un tiers qui nous a fait un énorme boulot à chaque fois (de mémoire payé en un montant fixe par l’éditeur) mais j’ai assuré les relectures et allers-retours. Cumulé je ne saurais donner un nombre d’heures, mais ça reste un énorme boulot (si j’avais su, j’aurais peut être pris peur et renoncé).

Pour les chiffres, je maintiens qu’au moins en France, on est rémunéré sur le prix public. Je me demande même si ce n’est pas une contrainte légale, il faudrait que je vérifie. La norme est toutefois plus vers les 8% que les 12% pour des livres techniques (mais 8% du prix public c’est mieux que 12% du prix éditeur).

C’est d’autant plus vrai que payer sur le prix éditeur impose de dévoiler la marge qu’on donne aux différents libraires (elle est différente suivant les libraires, y compris numériques). Je doute que quiconque le fasse en France – secret contractuel – et ça poserait la question de la nécessaire capacité à le vérifier.

Dans tous les cas ce n’était pas voulu comme un découragement, mais alors pas du tout. Votre initiative est plutôt une voie à suivre (modulo l’aspect légal où il est préférable de trouver une solution quitte à ce qu’elle soit un peu bancale, ça sera mieux qu’être directement hors des clous)

« ne vendons pas réellement un livre (pas d’ISBN officiel), appelle ça comme tu veux, un bien, ou un support de formation par exemple, donc nous n’avons pas la TVA du livre, ni le prix unique. »

Pour info, Amazon et Kobo non plus, sur leurs plate-formes d’autopublication en tout cas (Kobo conseille mais n’oblige pas, Amazon le remplace volontiers par un ASIN). Mais ça n’empêche pas qu’ils sont assujettis au prix unique du livre numérique.

C’est même encore plus retors dans le sens où l’AFNIL (qui gère les ISBN en France) conseille un ISBN différent pour chaque format — donc un pour le PDF, un autre pour EPUB et encore un autre pour Mobi (Kindle) — mais que le prix unique s’applique toujours même si l’ISBN est différent.

Ou alors votre cabinet a trouvé une faille béante et nous serions bêtes de ne pas en profiter. ;-)

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