J’ai passé la majorité de ma vie à façonner du code, et j’en ai fait mon métier. Je me suis longtemps vu comme artisan logiciel. Pour moi c’était une des spécificités de notre profession. On ne faisait pas deux fois les choses de la même façon. Sinon c’était automatisable, et automatisé. Le développement logiciel c’était ce qui restait, et c’était de l’artisanat.
Je remets en question cette vision depuis quelque temps.
Fin de l’artisan logiciel
L’arrivée de l’IA change ce qui est automatisable, et donc les activités restantes. J’ai deux futurs auxquels je crois.
Le premier, c’est celui de l’ingénieur qui va mettre en place le cadre, les outils, la surveillance, les documentations, la chaîne de production et de livraison. On passe de l’artisanat à l’usine robotisée, comme plusieurs métiers avant nous.
Le second reste quelque part un artisan, mais un artisan produit plus qu’un artisan logiciel. L’enjeu est de remonter partiellement la chaîne, se concentrer sur ce qu’on veut produire, pourquoi, comment, et traduire le besoin. C’est finalement ce qu’on fait déjà : le développeur traduit des besoins en code. Cette traduction sera différente, et moins proche du code.
Ces deux trajectoires ne s’excluent pas. On pourra sans doute naviguer de l’une à l’autre selon les projets, les envies, les moments de carrière. Mais dans les deux cas, le métier change, radicalement, et l’artisan logiciel ne sera probablement plus au cœur de l’activité d’ici fin 2026.
Ça demande de changer de métier, et ça pose plein de questions.
Moyen ou finalité ?
La question qui m’apparaît prégnante pour cette année 2026, c’est de savoir si on fait du logiciel parce qu’on aime faire du logiciel ou parce qu’on aime faire des choses avec du logiciel.
Jusqu’à présent, les deux étaient assez indissociables. Pour faire des choses avec du logiciel, la meilleure façon était de faire du logiciel, avec attention et expertise. Pour faire un bon logiciel, durable, maintenable, évolutif, il fallait travailler la qualité interne, à la main.
Cette dualité permettait de botter en touche avec un « les deux ». Je ne crois pas que ce soit encore vrai, ni que ça le reste longtemps.
Pour l’amour du code
Il y a toujours un peu « des deux » mais je sais que ce qui me motive principalement : ce que je vais pouvoir faire avec le logiciel, pas le logiciel en lui-même.
Je comprends parfaitement ceux qui ont appris à aimer le code, à le peaufiner, à le faire grandir, et dont c’est la motivation principale. Ceux-là voudront peut-être rester dans l’artisanat logiciel.
Il y a toujours des artisans potiers, céramistes et porcelainiers aujourd’hui. Peu, mais il y en a. Ils répondent à des demandes différentes. Certains sont experts pour des demandes hors normes. D’autres, plus nombreux, visent des objectifs non utilitaires : le luxe, le tourisme, les cadeaux, les symboles, l’héritage historique, l’art.
À quoi est-ce que correspondra l’artisanat dans le logiciel ? Je ne sais pas encore. Peut-être à des systèmes critiques où la confiance exige une main humaine. Peut-être à des créations où l’intention artistique prime sur l’efficacité. Peut-être simplement au plaisir de comprendre ce qu’on construit, ligne par ligne. Il y a un métier à trouver, ce ne sera pas tout à fait le même et il sera probablement plus l’exception que la règle.
Je serai probablement toujours un artisan logiciel. Mes premiers codes datent d’il y a presque 40 ans. On ne remet pas facilement au placard un tel héritage. Je pressens toutefois que cet artisanat ne sera plus mon métier.
Comme les photographes qui n’ont jamais lâché l’argentique et la démarche artistique, je continuerai probablement à coder un peu à la main, mais pour le plaisir. Côté développement on a toujours eu un énorme terrain de jeu hors professionnel avec l’open source. Ça restera probablement.
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