Dans des chaus­sures de grand


Visi­ble­ment l’af­fiche du salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil fait débat. On y verrait un reflet sexiste de mauvais gout.

Je retrouve parfai­te­ment mon fils dans l’image du petit qui joue au grand, essayant et trai­nant les chausses de ses parents. Il a l’âge en ce moment, et si ça ne lui arrive pas tous les jours, ça reste plusieurs fois par semaine. Oh qu’il est fier quand il fait ça ! autant avec les chaus­sures de sa mère que de son père d’ailleurs.

J’ai person­nel­le­ment pensé à ça en voyant l’af­fiche. J’ai souri, et trouvé l’image excel­lente pour un salon jeunesse qui a pour thème l’âge adulte.

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Main­te­nant je suis forcé­ment un peu moins sensible au sexisme, n’en étant géné­ra­le­ment pas la cible. Parfois j’ai besoin qu’on m’ex­plique, qu’on me montre, avant de prendre conscience. Ici je sèche même avec les expli­ca­tions.

Ce que je lis tourne autour du choix d’avoir mis des chaus­sures rouges à talon pour iden­ti­fier l’ave­nir de la petite fille et du fait que c’est très stéréo­typé, que ça contraint la petite fille à un rôle précon­di­tionné, sexua­lisé.

Même en seconde lecture, j’avoue que j’ai beau­coup de mal à y lire ça.

Pourquoi avoir utilisé des chaus­sures rouges à talon ? Aucune idée, il faudrait deman­der à l’au­teur.

En pratique ça reste quand même une des formes les plus ingé­nieuses pour le thème. Non seule­ment l’angle permet plus faci­le­ment de voir la diffé­rence de taille entre le pied et la chaus­sure, mais on ajoute intel­li­gem­ment une montée en hauteur, ce qui illustre double­ment juste­ment le sujet : faire grand.

Je ne prétends nulle­ment que ces deux réflexions étaient dans les réflexions de l’au­teur, mais je n’ai non plus aucun élément pour douter qu’a­près plusieurs essais il ou elle ait pu trou­ver cette illus­tra­tion comme la plus adéquate.

Dans tous les cas je trouve qu’on va un peu vite en besogne quand on y voit forcé­ment la simple appli­ca­tion du stéréo­type sexiste « femme objet sexuel » comme avenir de la petite fille. Je le vois d’au­tant moins que mon fils se moque bien de savoir s’il essaye les chaus­sures de sa mère ou de son père.

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Et pourquoi rouge ? Aucune idée, il faudrait deman­der à l’au­teur (si vous y voyez un bottage en touche, ce n’est pas par hasard : je n’ai simple­ment pas envie de présup­po­ser les raisons du choix de l’au­teur, qu’elles soient conscientes ou incons­cientes).

Peut-être est-ce effec­ti­ve­ment parce que les talons sont stéréo­ty­pés avec une image de désir, donc asso­cié au rouge (même si dans les faits ils sont rare­ment de cette couleur).

Peut-être est-ce aussi plus basique­ment la couleur la plus basique pour faire ressor­tir un élément dans un crayonné noir blanc et bleu. On voit d’ailleurs que plus que la couleur, ce qui diffé­ren­cie les chaus­sures est qu’il s’agit du seul élément « rempli » de couleur ; il y a donc bien une inten­tion de mise en avant forte.

Bref, je n’en sais rien, et il y a proba­ble­ment des deux, mais je suis loin de sauter sur la conclu­sion de sexisme ou de sexua­li­sa­tion, même invo­lon­taire.

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Ce qui me gêne c’est qu’à jouer les inter­prètes du pourquoi de ces choix, on aurait pu avoir la même conclu­sion avec tout à fait d’autres chaus­sures.

  • Des chaus­sures d’homme ? Mais pourquoi être grand serait-il forcé­ment une ques­tion d’homme, c’est infan­ti­li­ser les femmes
  • Des chaus­sures de chan­tier type Cater­pillar ? Malheu­reu­se­ment, même si elles sont mixtes, le rendu est proche de la cari­ca­ture de chaus­sure homme et aurait encore plus renforcé l’idée grand = homme qui travaille
  • Des chaus­sons ? Horreur, l’ave­nir de la petite fille est-il forcé­ment d’être mère au foyer avec des chaus­sures d’in­té­rieur ?
  • Des chaus­sures neutres et plates types tennis de toile ? Pourquoi lui nier la possi­bi­lité d’avoir des chaus­sures femme, nier son sexe ?

Je cari­ca­ture bien évidem­ment, mais le pire c’est qu’en le faisant je me demande si je n’ai effec­ti­ve­ment pas déjà vécu ces réac­tions à d’autres occa­sions.

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Est-ce à dire que l’af­fiche n’est pas sexiste ? Je n’en sais rien. Tout simple­ment. Je ne vois pas ce sexisme ici mais je veux aussi bien croire qu’il puisse exis­ter sans que je ne le vois ; le contexte et l’his­to­rique social ont forcé­ment un poids qu’il n’est pas toujours simple à éviter. Je trouve de toutes façons plutôt sain qu’on puisse avoir ce débat, que des personnes puissent aler­ter sur du sexisme qui leur appa­rait.

C’est juste que j’en ai lu ici ne m’a pas convaincu. J’ai l’im­pres­sion qu’on sur-inter­prète les conno­ta­tions asso­ciées au choix des chaus­sures à talon quasi­ment autant qu’on sur-inter­pré­tait les impli­ca­tions et chaque mot ou tour­nure de phrase lors des analyses de texte en prévi­sion du BAC au lycée. L’au­teur doit avoir bien mal, ici comme au lycée.

N’ou­blions pas : Quand on prête arbi­trai­re­ment des inten­tions à d’autres, et encore plus quand on prête des influences incons­cientes liées au cadre social, on peut prou­ver n’im­porte quelle thèse à partir de n’im­porte quel fait, ou de son contraire.

Si quelqu’un y voit autre chose, ou que j’ai manqué une image, une conno­ta­tion, une histoire, n’hé­si­tez pas à me le signa­ler en commen­taire, c’est en fait surtout pour ça que je publie ce billet.


Une réponse à “Dans des chaus­sures de grand”

  1. Éric, tu exprimes très clairement ce que je pensais confusément. Ce qui me dérange le plus dans cette histoire c’est que l’on cherche à forcer l’interprétation de ceux qui n’auraient vraisemblablement pas compris ce qu’il fallait y lire. On force l’attention à se diriger dans une direction qui n’est pas obligatoirement celle que le spectateur de l’image aura et on l’oblige presque à ne plus y voir autre chose. Ce point-là n’est pas tolérable, ni tolérant. Il ne laisse plus aucune liberté de regard.

    Un détail qui décrédibilise à mes yeux le propos de la directrice de la maison de la femme de Montreuil (si tant est que l’article suivant relaie la bonne information), le premier commentaire à ce billet https://www.actualitte.com/salons/sexisme-ordinaire-a-montreuil-des-talons-aiguilles-et-pourquoi-pas-un-string-53980.htm#com-80859 revenant sur les affiches 2013. L’an dernier ce n’étaient pas 2 garçons habillés en super-héros, mais bien un garçon en Batman et une fille en Superman.

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