Tout faire à l’en­vers

Plus je regarde dans les couches sociales hautes, plus j’y trouve de la détes­ta­tion de la démo­cra­tie en mode « oui bien sûr, mais pas là ».

« Le sujet est trop sérieux », ou trop complexe, demande trop de temps, trop de connais­sances, d’avoir une vision ou une réflexion pous­sée.

Peu importe le sujet, tous tombent dans cette case, excepté ce qui est à la fois simpliste et sans impor­tance.


Parce qu’il le faut, parce qu’ils se sentent obli­gés d’être « pour la démo­cra­tie » au moins en théo­rie et sur le papier, ils veulent bien consen­tir à un vote de repré­sen­tant tous les cinq ans.

Même là, c’est unique­ment à grand renfort de mépris pour tous ces idiots qui votent mal, trop à droite ou trop à gauche, même si ensemble ces mauvais votants sont majo­ri­taires.

Heureu­se­ment donc qu’on ne laisse pas à ces mécréants les moyens de réel­le­ment déci­der de quoi que ce soit…


Si ça râle trop, on orga­nise des consul­ta­tions publiques, des débats. On fait des discours et des expli­ca­tions péda­go­giques.

Surtout, rien qui ne permette de parta­ger un peu la prise de déci­sion elle-même. Là c’est trop sérieux.

Dès que certains forcent le passage, mani­fes­ta­tions, presse enga­gée ou mili­tan­tisme, alors on écrase.

On leur permet déjà de parler dans le vent et de voter une fois tous les cinq ans. S’ils n’y trouvent pas leur compte, qu’ils comparent donc à la Chine et à la Corée, ils verront !


Pour moi être atta­ché à la démo­cra­tie c’est juger la légi­ti­mité d’une déci­sion à l’aune de la volonté du peuple – par sa majo­rité, par son consen­sus, ou tout autre proces­sus qui ne laisse pas une mino­rité déci­der – et pas en évaluant le bien-fondé objec­tif de cette déci­sion.

Vouloir une struc­ture qui met en avant le bien-fondé des déci­sions est tentant, mais c’est oublier qui est juge de ce bien-fondé et sur quels critères.

Le diable c’est que les critères et leur impor­tance sont diffé­rents pour chacun. Le choix de ces critères et du modèle de société n’a aucune « meilleure solu­tion » objec­tive. Personne n’a raison sur ce point car c’est juste un choix.

La poli­tique c’est ça. Le reste c’est de la gestion et de l’in­ten­dance.


Quand une personne proche du pouvoir vous dit qu’on a objec­ti­ve­ment pris la meilleure déci­sion, il parle de gestion.

Quand on vous parle de gestion, on vous masque les critères d’éva­lua­tion de cette bonne gestion et des déci­sions qui en découlent. Le choix de ces critères d’éva­lua­tion, des valeurs qui les soutiennent, est lui tota­le­ment arbi­traire et n’a rien d’objec­tif.

C’est là que le pouvoir se trouve, là qu’il est dérobé.


C’est pour ça que réser­ver le pouvoir à ceux qui ont l’ex­per­tise, le temps ou l’in­tel­lect est une arnaque.

Ils peuvent prendre les meilleures déci­sions de gestion et d’in­ten­dance, mais ce faisant ils prennent surtout à notre place les vrais choix poli­tiques en amont, ceux là même qui devraient être pris en commun.

Ces gouver­ne­ments d’élites, élus gestion­naires et démo­cra­ties d’ex­perts ou de savants me font peur parce que ça revient à tuer la démo­cra­tie pour n’en garder que l’image.

Nous sommes déjà sur le chemin, à nous de ne pas conti­nuer, de ne pas nous lais­ser prendre par le mirage.


Les experts, les gestion­naires, les savants, les élites sont impor­tants. Ils sont là pour infor­mer, pour réflé­chir et analy­ser, pour propo­ser des solu­tions.

Le choix, la déci­sion, l’ar­bi­trage de ce qu’on souhaite ou pas, il doit être dans les mains de tous, y compris et surtout ceux qui n’ap­par­tiennent pas aux caté­go­ries sus-citées, ceux qui n’ont pas d’autres moyens d’in­fluen­cer le cap.

Aujourd’­hui nos élus promeuvent l’in­verse, en opérant des consul­ta­tions et des débats publics, mais en réser­vant la déci­sion à une élite qui elle même se base sur les experts qu’elle aura choisi.

Nous faisons tout à l’en­vers, ne nous éton­nons pas que cela ne fonc­tionne pas.

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