De la majo­rité de la majo­rité

De la majo­rité de la majo­rité

Je sais comment nous en sommes arri­vés là, mais je me résous à ne plus me consi­dé­rer en démo­cra­tie.

Le mot est fort, mais à force de peur d’inef­fi­ca­cité et peur des extrêmes, nous avons aban­donné toute repré­sen­ta­ti­vité natio­nale.

S’il ne fallait qu’un seul symp­tôme : Une sensi­bi­lité qui regroupe près de 20% de la popu­la­tion n’a qu’à peine plus de 0,3% de la repré­sen­ta­tion à l’As­sem­blée.

On dit que la démo­cra­tie peut être la dicta­ture de la majo­rité. Le problème c’est que ça se voit un peu quand on muselle les voix diver­gentes. On a trouvé pour ça un système magique : On fonc­tionne par repré­sen­ta­tion.

Prenez 10 personnes pour le rouge, 8 pour le bleu, 4 pour le vert, 4 pour le noir. Faites un scru­tin pour élire des repré­sen­tants. Il y aura une alliance, mettons rouge et vert. Résul­tat de l’élec­tion : 2 rouges 1 vert. Faites désor­mais voter les déci­sions par les repré­sen­tants : Les rouges déci­de­ront de tout, et les verts ne seront que rare­ment diver­gents (au risque de ne plus faire partie de l’al­liance et de ne plus avoir du tout d’in­fluence). On aura l’im­pres­sion d’un consen­sus. 

Si c’est moins binaire que ça, il suffit d’em­pi­ler les repré­sen­ta­tions. À la fin les voix diver­gentes n’au­ront quasi­ment plus aucun pouvoir de nuisance, le tout avec un joli verni démo­cra­tique vu qu’on aura utilisé des élec­tions.

Majo­rité de majo­rité

À l’As­sem­blée natio­nale, on ne prend que le candi­dat majo­ri­taire de chaque petite circons­crip­tion. Le système est quasi­ment fait pour que le parti prin­ci­pal rafle tout, ou qu’à la limite deux partis à force égales se battent entre eux. Les autres ne doivent leur présence qu’à des jeux d’al­liance ou des anoma­lies géogra­phiques.

Au Sénat c’est encore plus simple. On prend les gagnants des élec­tions pour choi­sir la repré­sen­ta­tion. Une voix non majo­ri­taire n’a quasi­ment aucune chance d’être visible.

Dans un cas comme dans l’autre, c’est un système qui fait fonc­tion­ner la majo­rité de la majo­rité. Autant dire que les voix mino­ri­taires sont muse­lés par le prin­cipe même.

Majo­rité de majo­rité de majo­rité

Pour renfor­cer encore ce système, on y siège par groupes qui votent quasi­ment en bloc (le « quasi­ment » est même de trop au Sénat où le chef de groupe vote pour tout le monde).

Au niveau des partis, les petits doivent se soumettre ou perdre des droits ou du finan­ce­ment public : Ces derniers sont atta­chés à la consti­tu­tion d’un « groupe », c’est à dire déjà vingts élus. Bien évidem­ment, les deux repré­sen­tants du FN à l’As­sem­blée natio­nale n’ont pas de groupe. Les 20% du peuples se sont trans­for­més en 0,3% des repré­sen­tants, et ces derniers n’ont même pas autant de pouvoir ou de finan­ce­ment que les autres.

Au niveau des indi­vi­dus ce n’est pas mieux. Comme rien ne peut exis­ter hors des partis majo­ri­taires, chacun doit se soumettre au groupe, voter avec le groupe s’il veut pouvoir concou­rir aux prochaines élec­tions. Ce n’est pas aussi binaire, mais ça revient bien à ça.

Qui décide pour le groupe ? dans le meilleur des cas la majo­rité. On en était à la majo­rité de la majo­rité, on passe donc à la majo­rité de la majo­rité de la majo­rité (ouf).

Majo­rité de majo­rité de majo­rité de majo­rité

Mais ne nous arrê­tons pas là. Si le groupe a une certaine auto­no­mie, le parti reste quand même essen­tiel. C’est lui qui a les finan­ce­ments pour les prochaines élec­tions, lui qui décide qui portera l’étiquette (c’est à dire dans une majo­rité des cas, qui est éligible).

Un noyau dur décide d’à peu près tout, surtout quand le gouver­ne­ment, le président et l’As­sem­blée sont du même bord.

C’est ce noyau au niveau du parti qui a une énorme influence voire pres­sion sur le groupe parle­men­taire, lui-même qui décide de ce que sera le vote à l’As­sem­blée, élue sur la base des majo­ri­tés locales. Ouf, on a donc une majo­rité de majo­rité de majo­rité de majo­rité. Déli­re…

Qui dirige la majo­rité de majo­rité de majo­rité de majo­rité ?

On pour­rait aller plus loin et voir, quand il y a un président fort, ou un premier ministre charis­ma­tique ou un leader impor­tant, que ces derniers dirigent quasi­ment le noyau dur du parti.

Fran­che­ment, que ce soit à ce niveau ou au précé­dent, on a un tout petit groupe de quelques indi­vi­dus qui décident de tout. Bien évidem­ment le groupe parle­men­taire peut se rebel­ler, les parle­men­taires peuvent faire séces­sion, et la popu­la­tion peut tout à fait voter en masse d’un coup pour un nouveau parti.

En théo­rie. Au niveau du groupe ou des parle­men­taires c’est un peu l’arme atomique donc ça reste géné­ra­le­ment au niveau des menaces ou du bras de fer.

Au niveau de la popu­la­tion en raison des finan­ce­ments publics et de la peur des extrêmes ou du « vote utile », c’est diffi­cile. Ce serait du même ordre d’im­por­tance qu’une révo­lu­tion. Une révo­lu­tion non violente, mais une révo­lu­tion quand même, qui détruit le système pour en construire un autre.

Démo­cra­tie ? foutaises

Ce n’est pas pour rien qu’on met désor­mais en avant le terme de répu­blique : La struc­ture se protège derrière ce terme en faisant croire que les démo­cra­tie et répu­blique vont ensemble.

Oh, nous n’en sommes pas à une méchante-dicta­ture. On trou­vera des exemples pour faire peur et pour dire « nous ne sommes pas comme eux ». Mais en pratique le peuple n’a plus le pouvoir au quoti­dien depuis long­temps. Il n’a plus que le pouvoir de se rebel­ler. Pas de pouvoir au peuple, pas de démo­cra­tie ; c’est aussi simple que ça.

J’ai encore espoir qu’on puisse se réveiller et faire cette révo­lu­tion non violente des insti­tu­tions pour recom­men­cer du bon pied.

 

Je ne sous-estime tout de même pas la résis­tance du système à sa propre évolu­tion. Cette révo­lu­tion ne pourra pas venir de ceux qui sont déjà dans la logique actuelle, elle se fera même proba­ble­ment contre eux, même quand ils sont de bonne volonté.

Photo d’en­tête sous licence CC BY-NC-SA par Clint McMa­hon


5 réponses à “De la majo­rité de la majo­rité”

  1. Tiens je la remets là : https://www.youtube.com/watch?v=tSSw8ATP5XY&t=49m20s

    On est dans un système pseudo-démocratique mais dont le processus de décision est verrouillé simplement par la raison suivante : la majorité des élus ne bossent plus pour le peuple, mais pour leur carrière, de pendant et après la vie d’élus.

    L’effet tunnel, c’est pas que pour les projets Web, c’est aussi la vie de professionnel de la politique : http://www.michele-delaunay.net/delaunay/blog/le-tunnel-ou-comment-faire-carriere-sans-mettre-un-pied-dans-la-vraie-vie

  2. Lors du hackathon Hack the Elections en 2012 j’avais fait partie d’une équipe qui travaillait en gros sur ce sujet. On avait montré que le choix du mode de scrutin permettait en gros de faire gagner n’importe qui (l’idée de base est expliquée dans cette vidéo par exemple : https://www.youtube.com/watch?v=B2JvW8ma9Vc).

    En particulier, le scrutin uninominal à deux tours favorise « droite » et « gauche » au détriment du « centre » et des « extrêmes ». Lors des deux dernières élections présidentielles, un scrutin inspiré par la méthode de Condorcet, comme celui utilisé par Debian par exemple, aurait donné François Bayrou largement gagnant (parce qu’il favorise le consensus).

    Pour ce qui est de l’Assemblée, il me semble assez évident qu’il faut introduire soit de la proportionnelle, soit de l’aléatoire…

    • À part flatter la défiance vis à vis des politiques, je n’ai toujours pas entendu d’arguments sensés en faveur du tirage au sort pour désigner des représentants décisionnaires sur des sujets d’opinion (par opposition à des représentants qui préparent un travail validé par d’autres- et n’en doutez pas, si le travail d’un député est technique, en dernier lieu c’est bien un choix politique ou de société qu’il réalise en notre nom).

      Je ne dis pas que cette défiance n’est pas méritée, mais nous n’avons rien à y gagner à aller jusque là.

      Sinon oui, le scrutin uninominal est déjà assez biaisé, mais en empilant les représentations et groupes de décisions avec des primes à la majorité, on surmultiplie cet effet.

      Note que les électeurs sont aussi assez stupides. Ils s’empresseraient d’arrêter de voter pour un élu qui ne serait pas binaire dans ses choix (de type : soit je suis dans la majorité et d’accord avec tout ce qui s’y fait, soit je suis dans l’opposition et donc je suis contre). Il paraît qu’on appelle ça la cohérence

  3. […] C’est aussi cautionner totalement le système où une poignée de chefs ont l’influence sur le groupe, qui lui même a la majorité de la majorité parlementaire, qui elle même a la majorité des députés, qui eux même n’avaient que la plus grosse minorité des votes exprimés, qui eux même ne représentent même pas la moitié des électeurs. Bonjour la démocratie ! […]

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