Ce qui vous parait évident

Petit rappel que même ce qui vous semble évident socia­le­ment ne l’est pas forcé­ment pour d’autres (moi inclus).

L’im­pli­cite et l’ex­pli­cite, les conven­tions sociales, la façon d’être, les inter­ac­tions, c’est parfois bien plus complexe qu’il n’y parait.

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Je suis inca­pable de comprendre l’im­pli­cite et l’usage. Je n’ai pas honte de parler de handi­cap à ce niveau.

Le « mais Éric, on en a parlé pendant dix minutes ! » n’a aucun sens pour moi. Je sais, ça le fait à tout le monde mais moi c’est tout le temps, sur tout. Oui on a dit qu’on allait à la gare, mais on a aussi dit le contraire. Tout le monde a compris dans la discus­sion que fina­le­ment on allait à la gare. Moi pas.

Il me suffit de deman­der allez-vous me dire, mais c’est plus complexe que ça. Est-ce qu’on va à la gare ? Comment ? Avec qui est-ce que je pars en voiture ? Et les bagages on mutua­lise ou c’est chacun dans son coffre ? Et quelle taille de bagages d’ailleurs pour ce type de trajet ? Faut-il que j’y mette une serviette ? De toutes façons je ne sais pas avec qui je pars, est-ce qu’il faut que je demande qui veut de moi ? Sauf que celui qui a prévu de m’em­barquer va le prendre mal si je cherche quelqu’un d’autre, et puis je vais être ridi­cule parce que si ça se trouve on ne part pas.

Vous n’ima­gi­nez pas un seul instant.

Sur les rela­tions sociales c’est encore pire. J’en­vie les enfants en mater­nelle qui osent dire « est-ce que tu es mon ami ? ».

Je ne sais pas me posi­tion­ner. Je ne sais pas comment réagir. Je ne sais pas ce qui est accep­table ou non, et je fais une faute une fois gros­sière sur deux, voire plus. Oui ça le fait à tout le monde mais moi c’est tout le temps, sur tout, même avec des amis vieux de dix ans.

Ou pas d’ailleurs : Je ne sais pas si eux me consi­dèrent comme un ami et j’ai toujours l’im­pres­sion d’être à côté. Dois-je donner des nouvelles ou est-ce que cela sera inop­por­tun ? et pour y dire quoi ? ça fait égocen­trique quand même, mais ils commencent proba­ble­ment à en avoir marre que je ne demande que si ça va, sans savoir quoi dire d’autre, autant ne rien dire, non ? mais si je ne dis rien je vais passer pour un rustre, ou simple­ment m’éloi­gner pas à pas, mais en même temps tout ça se base sur l’idée que j’ai une rela­tion d’ami­tié forte alors que ce n’est pas forcé­ment partagé.

Vous m’avez déjà entendu dire « s’il te plait, dit ce que tu penses, expli­ci­te­ment, fran­che­ment sans peur de bles­ser ou d’être nunuche, parce que je ne serai pas capable de les perce­voir autre­ment ».

Sérieu­se­ment, faites-le.

Faites-le. Ça m’aide sur le moment, beau­coup, mais ça ne résout pas tout.

Si vous êtes expli­cite une fois est-ce que ce que vous ne dites pas n’est pas vrai ? Mais vous ne m’avez pas remer­cié forte­ment et expli­ci­te­ment alors peut-être que vous ne voulez pas venir boire un verre fina­le­ment, vous n’ac­cep­tez peut-être que par obli­ga­tion ; pour­tant vous n’avez pas non plus dit expli­ci­te­ment que vous ne souhai­tez pas venir. Me voilà coincé et c’est toujours, tout le temps, parce que même en cher­chant à être expli­cite vous lais­sez 99% dans l’im­pli­cite, parce que c’est évident pour vous via le contexte ou l’usage social.

Sauf que moi je le sais, alors je tente d’in­ter­pré­ter, de surin­ter­pré­ter, de cher­cher des signaux ou de les provoquer. Vous les voyez les « ça va ? », « es-tu sûr·e ? » ? Oui il y a des tics mais c’est plus que ça, bien plus que ça.

Je n’ai pas l’usage, je ne connais pas la limite sociale. Je suis capable d’être enfermé et de ne rien oser, terri­fié à l’idée de gêner et de passer une limite qui m’est tota­le­ment invi­sible. Et en même temps parfois c’est le contraire, faute de savoir, et parce que parfois rester en retrait serait aussi une faute sociale. Je tente de lire, d’in­ter­pré­ter, et souvent je me trompe.

N’y voyez pas d’ai­sance, c’est tout le contraire.

Ma malé­dic­tion c’est d’ailleurs parfois de sembler avoir des faci­lité. Oui je parle en public. Oui je sais parfois m’im­po­ser, débattre, parfois trop d’ailleurs. Oui j’adore l’hu­mour à tiroir, le second degré et le sarcasme. Je suis juste inca­pable de le détec­ter chez les autres.

Parfois je donne l’im­pres­sion d’une grande aisance mais ça me demande en réalité un effort impor­tant en interne. Je m’épuise d’une simple conver­sa­tion de machine à café. Vous jugez le résul­tat d’un travail de 15 ans sur moi-même. Vous jugez un expert à être quelqu’un d’autre, quelqu’un d’autre, celui qu’on oublie et qu’on ne voit pas.

Parfois c’est effec­ti­ve­ment rela­ti­ve­ment simple pour moi mais n’en tirez pas de conclu­sion. Chacun a ses propres diffi­cul­tés et les miennes ne viennent pas forcé­ment dans le même ordre que les vôtres. J’ai bien plus de diffi­cul­tés dans une conver­sa­tion amicale qu’à soute­nir un débat public complexe avec plusieurs centaines de personnes. L’enjeu n’est pas le même, c’est moins person­nel, plus objec­tif, j’ai moins besoin de lire les autres et les conven­tions à respec­tées sont beau­coup plus formelles.

Je n’ai pas la solu­tion à tout ça.

Je ne peux pas repor­ter mes diffi­cul­tés sur vous. Quand bien même vous le voudriez, je ne saurais pas quoi vous deman­der.

Je n’ai que deux choses :

  1. Ne jugez pas les inten­tions et réac­tions des autres au regard de ce qui vous semble évident, impli­cite ou expli­cite.
  2. Ne jugez pas ces inten­tions et réac­tions au regard de ce qui vous semble diffi­cile ou facile à vous.

Excu­sez les autres, expliquez, soyez patients, gardez votre empa­thie, deman­dez, même quand votre inter­lo­cu­teur semble faire une faute grave et évidente à vos yeux. Peut-être peine-t-il plus que vous ne l’ima­gi­nez, malgré toutes les bonnes inten­tions du monde. Ne jugez pas sans connaitre la personne et… soyez expli­cites.

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