Cachez moi ce sein que je ne saurai voir


J’ai dit à @Bortz­meyer que je tente­rai d’ex­pliquer ma posi­tion sur le vote actuel de la WikiMe­dia Funda­tion. Twit­ter est un peu petit, et le sujet est diffi­cile. C’est long, vous pouvez passer direc­te­ment à la conclu­sion si vous êtes fainéants.

De quoi parle-t-on ?

Début 2010 Fox « découvre » qu’il existe des images de nu sur Wiki­pe­dia. Plus que de nu, Fox parle de porno­gra­phie ou de pédo­por­no­gra­phie. La direc­tion de Wiki­me­dia s’af­fole, ce qui me semble assez rare, et de nombreuses images sont pure­ment dépu­bliées, ce qui me semble plus qu’ex­cep­tion­nel.

Vu de l’ex­té­rieur ça ressemble beau­coup à une prise de panique sous la pres­sion média­tique. Sont dépu­bliées quasi­ment toutes les illus­tra­tions liées au sexe. On y trouve des œuvres d’art comme des photo­gra­phies ou des dessins illus­tra­tifs liés aux articles sur le sexe (bref, une photo de sexe fémi­nin sur un article sur le sexe fémi­nin).

Tout cela est caché rapi­de­ment, sans ména­ge­ment, sans concer­ta­tion (ce qui est grave et rare dans la commu­nauté Wiki­pe­dia). Il a fallu un bon moment avec beau­coup de récla­ma­tion pour voir reve­nir certaines œuvres d’art mondia­le­ment connues.

À ma connais­sance, certains ont trouvé quelques images illus­tra­tives qui ne semblaient pas stric­te­ment néces­saires à la compré­hen­sion de la page ency­clo­pé­dique (comme sur tous les autres sujets, ce n’était pas du tout spéci­fique au sexe) mais aucune héber­ge­ment gratuit de porno­gra­phie et encore moins de pédo­por­no­gra­phie.

Le vote actuel n’est que la suite de ces actions, après concer­ta­tion et conclu­sions.

Que vote-t-on ?

On vote la confir­ma­tion des conclu­sions et des solu­tions élabo­rées pour le problème relevé en 2010. Globa­le­ment la solu­tion rete­nue est de label­li­ser les images. Chacun, iden­ti­fié ou non, pour­rait chan­ger les préfé­rences de sa navi­ga­tion pour cacher ou montrer chaque caté­go­rie d’image sujette à contro­verse. Si ce n’est pas dit expli­ci­te­ment, il est entendu que certaines caté­go­ries d’images seront cachées par défaut.

Voici donc les affir­ma­tions soumises au vote :

  • Il est impor­tant que les projets Wiki­me­dia offrent cette fonc­tion­na­lité aux lecteurs
  • Il est impor­tant que la fonc­tion­na­lité soit utili­sable à la fois par les lecteurs connec­tés et ceux non connec­tés
  • Il est impor­tant de pouvoir dé-cacher une image : les lecteurs doivent pouvoir chan­ger d’opi­nion rela­ti­ve­ment faci­le­ment.
  • Il est impor­tant que les gens puissent rappor­ter ou tagger des images qui leur semblent contro­ver­sées, lorsqu’elles n’ont pas été caté­go­ri­sées comme telles.
  • Il est impor­tant que cette fonc­tion­na­lité permette aux lecteurs de choi­sir rapi­de­ment et faci­le­ment quels types d’images ils veulent cacher (par exemple 5–10 caté­go­ries), ainsi les gens pour­ront choi­sir par exemple de cacher les images sexuelles mais pas les images violentes.
  • Il est impor­tant que la fonc­tion­na­lité soit cultu­rel­le­ment neutre : autant que possible, elle doit pouvoir reflé­ter une vue globale ou multi-cultu­relle des images poten­tiel­le­ment contro­ver­sées.

Diffu­ser le savoir

Le rôle de l’en­cy­clo­pé­die Wiki­pe­dia est de diffu­ser la connais­sance et de la rendre acces­sible à tous. Je sais que j’en­fonce des portes ouvertes, mais c’est fina­le­ment un point qui emporte mon avis sans même prendre en compte le reste.

Cacher du contenu, image ou texte, en assu­mant une auto-censure sur le sujets sensibles, c’est à l’op­posé total de la raison d’être de Wiki­pe­dia. Son objec­tif devrait au contraire consis­ter à mettre d’au­tant plus en avant les sujets et les conte­nus contre versés ou qui sont habi­tuel­le­ment cachés par ailleurs.

C’est d’au­tant plus vrai qu’un contenu sujet sensible, caché par défaut, sera d’au­tant moins surveillé, enri­chit, sujet à l’amé­lio­ra­tion de la commu­nauté. Ce sont pour­tant eux qui méri­te­raient le plus ce travail.

Chut ! moins fort, on va nous entendre

Mais un des points qui me fait le plus peur dans cette histoire est surtout celui de la confi­gu­ra­tion par défaut. Si certaines images sont cachées par défaut, les ré-affi­cher devient une action expli­cite, qui peut même être subver­sive. Tentez de reti­rer le filtre « safe search » de Google devant vos connais­sances, ou d’ex­pliquez pourquoi vous avez voulu voir tant de photos expli­cites dans vos résul­tats. Au mieux on rica­nera dans votre dos.

Imagi­nez alors notre adoles­cent qui veut voir s’il est fait comme les autres, ou comment est fait le sexe opposé. Imagi­nez un homme ou une femme qui désac­tive le filtre pour regar­der les images d’une infec­tion dont il commence à souf­frir, ou qui faisait des recherches artis­tiques sur des œuvres compor­tant du nu. Imagi­nez-les justi­fier main­te­nant auprès de leur conjoint, parent, hiérar­chie, biblio­thèque, admi­nis­tra­tion, pourquoi donc ils ont été pervers au point de deman­der expli­ci­te­ment des images à carac­tères sexuelles ou violentes ?

Oh, les adoles­cents ont de tout temps fait passé des photos ou des maga­zines sous le manteau. À vrai dire tout le monde préfère qu’ils aillent voir dans une ency­clo­pé­die plutôt qu’un site moins modéré. Mais reste qu’on leur repro­chera je ne sais quelle perver­sité qu’on n’au­rait pas eu l’idée d’in­voquer s’il n’y avait de de filtre au départ.

L’auto-censure est vicieuse en ce qu’elle inverse les rôles. C’est celui qui veut s’en échap­per qui doit se justi­fier, et  subir les mauvaises inter­pré­ta­tions d’au­trui. On verra fleu­rir les régle­men­ta­tion en école, en biblio­thèque, en entre­prise, que la navi­ga­tion devra être « non porno­gra­phique ». Désac­tiv­ter le filtre des images sexuelles sur wiki­pe­dia… infrac­tion mon bon monsieur.

On voit d’ailleurs d’au­tant mieux le tabou qu’il était un moment ques­tion d’au­to­ri­ser les dessins mais pas les photos pour certains sujets. Le problème n’est plus la perti­nence de l’illus­tra­tion ou la violence de la repré­sen­ta­tion, mais la pres­sion cultu­relle.

En ajou­tant un filtre par défaut, on ne fait pas que subir les tabous des uns et des autres : on parti­cipe à leur diffu­sion et leur établis­se­ment dans les règles communes. Le rôle de l’en­cy­clo­pé­die n’est-il pas au contraire d’ap­puyer d’au­tant plus la diffu­sion de la connais­sance qu’elle ferait partie des tabous ou des connais­sances cachées ?

Héré­sie !

Même si nous pouvions, que cache­rions nous ? Un nu ? impli­cite ? expli­cite ? dans une rubrique méde­cine ? dans une rubrique amour ? dans une rubrique art ?

Rien que l’ap­pel au vote parle de cinq à dix caté­go­ries et les essais d’in­ter­face laissent appa­raître des caté­go­ries sexe et violence mais aussi « méde­cine » ou « autres sujets à contre­verses ».

Fina­le­ment, dans la vie, certaines ques­tions poli­tiques, certains faits histo­riques, certains partis pris reli­gieux ont bien plus de reten­tis­se­ment et de violence que le sexe ou le sang. On lance des guerres pour des cari­ca­tures et des héré­sies, pas pour des seins et des fesses.

On risque de vite s’en rendre compte, poli­tique et reli­gion peuvent choquer, gêner, et bien plus. Dès lors, il va falloir justi­fier pourquoi on ne les filtre pas par défaut. Allons plus loin, pourquoi le texte ne serait pas choquant lui-même ? passé la surprise, la violence de la théo­rie de l’évo­lu­tion pour quelqu’un a qui on a ensei­gné la créa­tion est extrê­me­ment forte, idem pour une critique du chris­tia­nisme, une descrip­tion de la Shoah pour qui ne la connaît pas, ou un réca­pi­tu­la­tif des versets sata­niques.

Fina­le­ment la connais­sance elle-même est juste­ment un sujet gênant voire choquant. C’est sa propre exis­tence que l’en­cy­clo­pé­die cherche à cacher si elle part dans cette voie là. Son rôle devrait au contraire être de braver ces inter­dits moraux ou cultu­rels pour diffu­ser la connais­sance.

Montrez-moi votre cheville

Mais ça ne s’ar­rête pas là puisque ces filtres de bien­séance dont on fait la promo­tion sont haute­ment cultu­rels. La défiance du nu n’est-elle pas forte­ment liée à notre civi­li­sa­tion judéo-chré­tienne ? Est-ce que des tribus afri­caines ou indiennes, austra­liennes ont cette même peur ?

N’ou­blions pas qu’il y a encore un passé récent à l’échelle de la civi­li­sa­tion, les poitrines n’étaient pas tant taboues que les chevilles. Voir une cheville ? honte à toi. Ce que nous refu­sons aujourd’­hui est cultu­rel. Cela dépend de notre époque, mais aussi de nos racines cultu­relles. Placer des défauts par caté­go­ries  sans impo­ser la vision occi­den­tales, voire améri­caine, relè­vera du défi. J’ose prétendre que c’est stric­te­ment impos­sible, même avec la mondia­li­sa­tion de la culture occi­den­tale sur le web.

Il va falloir batailler dur pour oser dire que le nu est plus choquant ou problé­ma­tique que tout le reste, et que ça ne vient pas simple­ment de la vision améri­caine qui se moque des versets sata­nique mais qui n’ose pas voir un téton.

Think of the chil­dren

Le problème c’est que comme toute censure moderne, on commence par la justi­fier avec l’ar­gu­ment de la pédo­por­no­gra­phie, ou la protec­tion de nos chéru­bins.

Quel manque de vision ! Je ne parle même pas de l’idée qu’un enfant choqué par la repré­sen­ta­tion d’un nu n’est proba­ble­ment pas en âge de navi­guer seul sur le web. Je pars simple­ment du fait que celui-ci trou­vera bien d’autres sources pour sa curio­sité natu­relle et qu’à la limite c’est peut être sur Wiki­pé­dia qu’il vaudrait le mieux qu’il l’étanche.

Je conçois qu’il s’agit là d’une opinion person­nelle forte­ment teinté de mes racines cultu­relles, mais croyez-vous que cet enfant ait besoin de Wiki­pe­dia pour tomber sur du nu dans notre société ? Tout au plus cela retire la « surprise », mais croire qu’il y aura surprise quand on va voir un article d’ana­to­mie, d’art ou qu’on suit un titre « cuni­lin­gus » c’est se faire des illu­sions.

Pire, puisque si, comme il est proposé, chacun peut fina­le­ment affi­cher les images sur simple clic, ce ne sera même pas une protec­tion. On ne va proté­ger que l’en­fant qui navigue seul sur le web alors qu’il n’y est pas prêt, qui clique sur un lien dont il ne comprend pas le sujet, sujet qui affiche une illus­tra­tion de nature sexuelle ou violente assez forte pour choquer sérieu­se­ment vis à vis de tout ce qu’on voit ailleurs dans nos socié­tés. Pour ça, on est prêt à sacri­fier beau­coup de ce qu’est Wiki­pe­dia et à promou­voir un ordre moral propre à une culture parti­cu­lière.

Si vrai­ment c’était une ques­tion propre aux enfants, on aurait un sous-site wiki­pe­dia spéci­fique aux enfants, genre *.child.wiki­pe­dia.org, qui présente le même contenu mais avec ce filtre par défaut et éven­tuel­le­ment des bandeaux d’aver­tis­se­ments et quelques mises en contexte plus adap­tées. Le travail initial est celui qu’on se propose de faire dans le vote, ni plus ni moins, mais on s’as­sure au moins qu’on ne cible que les gens qu’on cherche à proté­ger, que les effets de bord ne sont pas globaux.

Sur la propo­si­tion

Alors, j’ai répondu quoi ?

J’ai un gros 0 sur le premier point. Non seule­ment la propo­si­tion ne me paraît pas impor­tante mais elle me paraît extrê­me­ment nocive. Pour le reste, si vrai­ment on doit avoir un filtre par défaut, alors effec­ti­ve­ment pas mal de points ont une impor­tance plus ou moins grande, mais c’est vrai­ment « parce que j’y suis obligé ». Je n’ai pas su répondre au dernier point, j’ai mis que je trou­vais cela très impor­tant mais je ne vois aucune solu­tion qui permette d’as­su­rer cette trans-cultu­ra­lité.

La zone de texte est utile, elle m’a permis de réaf­fir­mer les dangers que je voyais à cette poli­tique, et d’amor­cer deux pistes si vrai­ment on doit aller sur ce terrain :

  • Que la caté­go­rie d’une même image puisse être diffé­rente suivant la langue utili­sée. Ce qui est choquant dans la culture fran­co­phone ne l’est pas forcé­ment au Japon. C’est malheu­reux de croire que « fran­co­phone » repré­sente une culture unique, mais c’est déjà mieux que de croire à une vérité globale.
  • Que les filtres acti­vés par défaut puissent être diffé­rents suivant la langue, pour la même raison, et avec le même regret de ne pouvoir cibler une culture plus préci­sé­ment.
  • Que les images filtrées soient télé­char­gées quand bien même elles seraient masquées, afin que jamais ce qui est là contre les mauvaises surprises ne puisse se retour­ner en outil de censure contre la connais­sance, donc qu’on ne puisse pas savoir (faci­le­ment) si j’ai effec­ti­ve­ment affi­ché l’image ou pas en consul­tant la page de la circon­ci­sion.
  • Que dans l’idéal on puisse réser­ver un sous-site spéci­fique aux enfants afin que ces filtres leurs y soient dédiés, qu’on puisse les « lais­ser navi­guer » sur cet envi­ron­ne­ment « moins dange­reux » sans dété­rio­rer cet outil de connais­sance qu’est le wiki­pe­dia prin­ci­pal. Pour le même prix ce wiki­pe­dia pour enfant peut cacher par défaut les liens externes (afin qu’on ne sorte pas inopi­né­ment de cette navi­ga­tion « sûre ») et ne pas propo­ser d’édi­tion (les conte­nus sont extraits du wiki­pe­dia prin­ci­pal et édités là bas).

2 réponses à “Cachez moi ce sein que je ne saurai voir”

  1. En grande partie d’accord avec vous. Les règles à appliquer pour essayer d’en faire une « censure utile » (si tant est que ça existe…) sont tellement compliquées / évolutives qu’il semble évident que la meilleure des solutions est de ne pas céder à ces pressions, et de maintenir la logique actuelle. 

    Par contre je crains fort que même si la censure est désactivée par défaut, de nombreuses écoles / bibliothèques… ne l’active au nom de principes largements discutables… 

  2. Il existe une réaction plus raisonnée que la mienne, et qui va dans le sens opposée, sur http://wikimoyg.blogspot.com/2

    L’idée principal étant que les filtres sont désactivés par défaut. J’avoue que je n’y crois pas, pas sur le moyen terme, mais dans ce cas il est vrai que les risques seraient bien moindres.

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