Je ne me lasse jamais des portraits serrés. On me dit que la règle est de ne jamais couper le menton mais je persiste à vouloir cet effet. Ai-je tort ?
Mes rendus ne ressemblent pas à ce qui sort du boitier. Je m’autorise à retravailler mes photos comme une matière première.
Je peux prendre une photo, corriger une mèche de cheveux, changer totalement le cadrage et même recréer une partie de décor inexistante dans la photo d’origine pour ajouter un peu d’air sur le côté. Ma seule limite est de ne pas trahir la modèle, qui elle est.
Parfois j’ai envie de retourner le sens de lecture d’une photo, comme dans un miroir. Sauf à y faire attention, même les proches ne remarquent généralement pas ces retournements.
Je garde pourtant une gêne à chaque fois que je revois ces photos. J’ai beau me dire que c’est « parce que je sais », je garde rarement ces images dans ma sélection. Celle-ci est peut être une exception.
Parfois les tiers ressentent aussi cette même gêne une fois que je leur révèle la tricherie, même s’ils le connaissaient pas la modèle au départ. Je trouve la question diablement intéressante. Qu’en est-il pour vous ?
Sans comparer avec une autre de la même série, sauriez-vous même dire si j’ai effectivement retourné cette photo ou si j’ai bluffé pour l’exercice ?
J’ai l’impression d’employer des grands mots mais quelque part j’aime bien la rencontre et la confiance qui se pose lors des séances. On se retrouve souvent à discuter en se livrant un peu plus que d’ordinaire. Même quand nous nous connaissions avant, les sujets sont plus personnels ensuite, plus ouverts.
Je prends rarement des photos pendant les pauses. Il s’agit de poser l’appareil pour relâcher la tension qui vient forcément quand on est observé. Les quelques photos que j’ai de ces instants font toujours ressentir le calme, comme ce kimono lors d’une pause thé.
Ça fait longtemps que je ne vous avais pas parlé photo, non ? Il me reste pourtant quelques photos de la dernière séance publiée.
Je commence toujours par des portraits. Initialement c’était un peu m’assurer que j’aurais toujours quelques clichés à montrer, même si j’échoue à toute la suite. Les portraits peuvent être communs, mais il y en a toujours au moins un qui n’est pas totalement à jeter.
Je me suis habitué et j’y passe de plus en plus de temps. C’est là qu’on s’habitue à l’appareil photo, qu’on tisse quelque chose. Il y a une discussion, beaucoup de questions. Quelque part c’est ce qui commence à ce moment qui m’apporte beaucoup : On perce un peu de personnalité. On se rencontre. C’est probablement ce qui fait que, pour moi, les photos que je fais ensuite n’ont pas toujours le même style ou la même approche.
Encore cette croix. Je trouve les chaînes particulièrement intéressantes.
Nous n’en parlons généralement pas lors de la préparation. Certains bijoux sont naturellement enlevés. Ceux qui restent, souvent des chaînes, ne sont pas que des ornements ou des souvenirs. À force d’être portés ils font partie de nous-même, comme un tatouage sur le notre soi. Les enlever semblerait artificiel, presque comme un déguisement.
On nous montre des corps stéréotypés, retouchés, sélectionnés, auxquels tout le monde veut ressembler et auxquels personne ne ressemble.
Si j’en avais trouvé, probablement que j’en aurais été mal à l’aise. À la place j’ai eu la chance de voir des gens divers, me permettant de casser ces stéréotypes. Tout le monde est différent, et beau en même temps.
Ça a l’air d’une platitude, de celle qu’on répète tous sans forcément y croire soi-même, mais en prendre conscience permet un recul profond. Merci à toutes celles qui me l’ont permis.
Sur les photos il n’y a pas de femmes à la plastique idéal(isé)e. Je ne triche pas non plus à base de retouches ou en ne prenant que des positions flatteuses. Non, c’est juste que finalement, une fois confronté à l’appareil et son absence de préjugés, tous les corps se révèlent beaux. Tous. Simplement. L’idée qu’on ferait exception n’a en fait aucun sens.
J’ai cherché à me confronter au corps, pour le considérer comme normal et naturel. J’ai pensé que tout ça était à l’opposé de l’érotisme, qu’il fallait refuser tout ce qui pouvait s’en rapprocher.
Un vêtement sur le corps brut et d’un coup cet érotisme réapparait. Finalement ça fait aussi partie du corps, des émotions qui vont avec. Il me reste à l’intégrer sans qu’il ne devienne un objectif en lui-même, à l’accepter quelque part dans la démarche.
Je ne veux souvent pas répondre quand on me demande quelle était mon intention lors de la prise de vue. Ça serait faire croire que le sens de la photo est là. Le processus est tellement plus complexe que ça pour moi…
La prise de vue n’est qu’un élément de toute la chaîne qui mène à la publication. Cet élément est majeur par rapport à mon chemin personnel mais mineur dans ce que j’exprime.
Je m’en sers comme d’une matière première qui permet ensuite des sélections, des traitements, des découpages. Pas plus. C’est au travers tout ce processus jusqu’à la publication que j’exprime quelque chose.
Plus qu’une intention unique, la photo finale est la superposition de mes sentiments et de mon état d’esprit à chaque étape, chaque jour de ce processus.
La légende c’est le dernier trait, celui qui résume cet empilement lors de la publication, en fonction de l’état d’esprit au dernier instant de la publication. C’est aussi pour ça que je ne publie pas plusieurs photos simultanément, ça aurait peu de sens dans la démarche.
L’intention lors de la prise de vue ? elle n’a aucune importance une fois partie intégrante de toute la suite.